La Maison de Verre de Pierre Chareau, photographie d'Evelyn Hofer
Lieux · Article de la semaine

La Maison de Verre, le chef-d'œuvre caché de Pierre Chareau.

27 mai 2026 · Mohamed Maray
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Dans une cour de la rue Saint-Guillaume, sous un immeuble qu'on a refusé de démolir, se cache l'une des plus belles maisons modernes du monde. Visite d'un manifeste d'architecture d'intérieur, pavé par pavé.

Une commande contrariée.

En 1927, le docteur Jean Dalsace et sa femme Annie achètent un hôtel particulier du XVIIIᵉ siècle, au 31 rue Saint-Guillaume, dans le 7ᵉ arrondissement. L'idée est simple : démolir l'immeuble, construire à la place une maison moderne. Le couple confie le projet à un décorateur encore peu connu du grand public, Pierre Chareau.

Mais une locataire âgée du dernier étage refuse de partir. Le bail la protège. Démolir devient impossible. Chareau, plutôt que d'abandonner, propose une chose folle : on garde l'étage du dessus en l'état, on étaye, et on glisse une maison neuve sous les fondations. Trois niveaux complets, en pleine ville, sous un immeuble habité. Personne, à l'époque, n'a jamais tenté pareil exploit.

La verrière de pavés.

Pour résoudre la question de la lumière, la cour est si étroite, les voisins si proches, Chareau invente une façade entière en pavés de verre Nevada, produits par Saint-Gobain. Quatre cents pavés de quatre dièdres, alignés sur trois étages. De jour, ils diffusent une lumière laiteuse, sans direction. De nuit, la façade s'allume comme une lanterne sourde, sans rien révéler de l'intérieur.

Personne, avant la Maison de Verre, n'avait pensé à faire d'un mur entier un filtre lumineux. Le procédé deviendra, des décennies plus tard, un classique de l'architecture contemporaine. Mais Chareau l'invente ici, en 1928, pour résoudre un problème très concret : laisser entrer la lumière sans laisser entrer le regard.

« Une maison qui se cache et qui éclaire en même temps. C'est le programme. »

Le sur-mesure absolu.

Tout, à la Maison de Verre, est dessiné. Les poignées, les rampes d'escalier, les charnières, les robinets, les luminaires, les meubles, les cloisons. Chareau ne pose presque rien qu'il n'ait conçu lui-même. Là où la Villa Savoye se contente d'imposer une forme, la Maison de Verre invente, à toutes les échelles, une langue d'intérieur.

Les escaliers se replient pour libérer le passage. Une cloison coulisse et transforme une chambre en bureau. Une bibliothèque pivote pour ouvrir un dégagement. La maison ne se montre jamais d'un coup. Elle se déploie, se replie, se reconfigure selon l'heure et selon l'usage.

Un dialogue avec les artisans.

Chareau ne travaille pas seul. À ses côtés, l'architecte hollandais Bernard Bijvoet pour la structure, et surtout Louis Dalbet, serrurier d'art parisien, qui exécute, en métal, presque chaque détail. Les rivets restent apparents, les profilés d'acier sont laissés bruts, peints en noir. L'industriel devient ornement.

C'est probablement la leçon la plus durable de la Maison de Verre. Elle n'est pas l'œuvre d'un seul architecte, mais d'un trio, où l'artisan tient le rôle d'égal. Aucun détail n'a été acheté sur catalogue. Tout a été pensé, dessiné, forgé. Cette posture, redevenue rare au XXᵉ siècle, reste pour nous un modèle.

L'usine devenue intime.

L'acier riveté, les pavés de verre industriels, les caillebotis métalliques au sol, les lampes à mécanisme apparent : la Maison de Verre emprunte tout son vocabulaire à l'usine du début du siècle. Et pourtant, on y vit. On y dort. On y reçoit. La grande pièce centrale, à double hauteur, fait office de séjour, de salle de musique, de salle d'attente quand le docteur Dalsace consulte au rez-de-chaussée.

Cette tension, entre vocabulaire industriel et fonction domestique, est l'invention la plus précieuse de la maison. Avant elle, l'industrie était laide et le domestique était orné. Chareau démontre qu'on peut habiter une charpente d'acier comme on habiterait un salon de soie. Il suffit de dessiner chaque pièce, jusqu'à la dernière vis.

Pourquoi la visiter.

La Maison de Verre n'est pas un musée. Elle est restée habitée jusqu'aux années 2000, puis confiée à un collectionneur américain qui en assure aujourd'hui la conservation. On ne s'y promène pas librement. Les visites sont rares, sur rendez-vous, en petits groupes, encadrées. Mais elles existent.

L'expérience vaut le détour. Aucune photographie ne restitue la qualité de cette lumière de pavés, ni le bruit doux d'une cloison qu'on fait glisser, ni la précision d'une poignée pensée pour une seule main. La Maison de Verre se vit. C'est, à nos yeux, la maison la plus importante du XXᵉ siècle pour qui s'intéresse à l'architecture d'intérieur.

Pratique

Maison de Verre, 31 rue Saint-Guillaume, 75007 Paris. Visites privées sur rendez-vous uniquement, en français ou en anglais, par groupes restreints. Réservations via la fondation gestionnaire, plusieurs mois d'attente à prévoir.

Signature M. Maray