On l'a longtemps réduite à trois fauteuils de métal. Charlotte Perriand fut bien davantage : la conscience chaleureuse du modernisme, celle qui ramena le bois, la lumière et la main de l'homme dans une époque tentée par la seule machine.
Il y a, dans l'histoire du design, des noms que l'on cite sans toujours savoir ce qu'ils recouvrent. Celui de Charlotte Perriand est de ceux-là. On l'associe à la chaise longue de cuir et de chrome, devenue logo de tout intérieur qui se veut moderne. On oublie que la femme qui l'a dessinée a passé le reste de sa très longue vie à prendre le contre-pied de cette image, à fuir le froid du métal pour la chaleur du bois, et à inventer, pièce après pièce, ce qu'elle nommait simplement l'art d'habiter.
Une jeune femme et un atelier.
1927. Charlotte Perriand a vingt-quatre ans. Au Salon d'Automne, elle expose un Bar sous le toit en aluminium anodisé, en nickel et en verre, un coin de modernité froide et précise qui détonne dans le décor cossu de l'époque. La presse remarque cette jeune femme qui dessine comme un ingénieur. Forte de ce succès, elle se présente à l'atelier de Le Corbusier, rue de Sèvres, pour offrir ses services.
Le maître, dit la légende, l'éconduit d'une phrase restée célèbre : « Ici, on ne brode pas des coussins. » Quelques semaines plus tard, il visite son Bar sous le toit au Salon, comprend son erreur, et la rappelle. Elle entrera dans l'atelier pour y prendre en charge tout « l'équipement de l'habitation », c'est-à-dire le mobilier, l'objet, le contact quotidien du corps avec la maison. Elle y restera dix ans.
Le métal, puis le bois.
De cette décennie naissent les pièces qui feront le tour du monde. En 1928, avec Le Corbusier et son cousin Pierre Jeanneret, Charlotte Perriand conçoit la chaise longue basculante, le fauteuil grand confort, le siège pivotant à dossier bas. Tubes d'acier cintré, cuir, peau de poney : un manifeste de la position assise repensée par la géométrie. L'histoire a souvent attribué ces meubles au seul Le Corbusier. Ils doivent pourtant l'essentiel de leur justesse — l'angle d'une assise, la courbe d'un repose-tête — à la main et à l'œil de Perriand.
Mais le métal ne la retiendra pas. Dès la fin des années trente, elle quitte l'atelier et opère un virage que toute son époque ne comprend pas : elle revient au bois, à la pierre, à la fibre, aux formes libres tirées d'un galet ou d'un os trouvé sur une plage. Là où le modernisme orthodoxe voyait dans la nature un désordre à corriger, elle y lit un répertoire de formes et de chaleurs. Sa table en bois massif à plateau libre, sans angle droit, est une réponse tranquille à la tyrannie de la ligne.
« Le modernisme n'a jamais eu besoin d'être froid. Il lui fallait seulement quelqu'un pour lui rendre la main, la matière et la lumière. »
Le voyage au Japon.
En 1940, invitée comme conseillère en design industriel auprès du ministère japonais du Commerce, elle traverse un monde en guerre pour gagner Tokyo. Le choc est fondateur. Elle découvre une culture où la matière brute, le vide, la lumière diffuse et le geste de l'artisan composent depuis des siècles un art de vivre d'une modernité inouïe. Son exposition de 1941, Sélection, Tradition, Création, confronte ses propres meubles aux savoir-faire japonais du bambou et du bois.
La guerre la retient ensuite plusieurs années en Indochine, où elle apprend le tressage, le rotin, le travail des fibres végétales. Quand elle rentre en France en 1946, elle n'est plus tout à fait la même : le fonctionnalisme parisien a été lavé par l'Asie, assoupli, réchauffé. Ce métissage deviendra sa signature.
La montagne, Les Arcs.
L'après-guerre la voit dialoguer avec les plus grands — Jean Prouvé, pour qui elle dessine la bibliothèque Nuage aux caissons colorés, Fernand Léger, la galerie Steph Simon qui diffuse ses pièces. Mais son grand œuvre n'est pas un meuble : c'est une montagne. De 1967 à la fin des années quatre-vingt, elle conçoit la station des Arcs, en Savoie, et y déploie une pensée totale de l'habitat de masse.
Des centaines d'appartements y sont équipés selon ses principes : cuisines préfabriquées d'un seul tenant, salles de bains moulées, rangements intégrés, baies cadrant la neige et le ciel. Le luxe n'y est pas dans le marbre mais dans la justesse : chaque centimètre pense l'usage, chaque volume capte la lumière d'altitude. C'est l'aboutissement d'une vie entière passée à croire que le bien-vivre n'est pas réservé aux riches.
L'art d'habiter.
Charlotte Perriand s'éteint en 1999, à quatre-vingt-seize ans, après avoir traversé presque tout le siècle qu'elle avait contribué à dessiner. Sa maison au bord de l'eau, projet de 1934 longtemps resté sur le papier, sera reconstruite en 2013 ; une grande rétrospective lui rendra justice en 2019. Le monde redécouvre alors ce qu'elle savait depuis toujours : qu'elle ne fut jamais l'assistante d'un grand homme, mais une créatrice à part entière.
Ce qu'elle nous laisse dépasse le mobilier. C'est une manière de poser la question juste devant chaque pièce : non pas « est-ce beau ? », mais « comment y vit-on ? ». La lumière entre-t-elle bien ? Le bois vieillira-t-il avec grâce ? Le corps trouve-t-il sa place ? À chacune de nos conceptions, c'est encore sa leçon que nous suivons : faire entrer la nature et la chaleur là où l'on n'attendait que des plans.
Perriand a prouvé qu'un intérieur moderne peut être chaud. Trois enseignements tiennent toujours : préférer le bois et la pierre aux finitions lisses, dessiner d'abord l'usage et le mouvement du corps, et cadrer la lumière naturelle comme on cadre un tableau. Le reste, disait-elle en somme, n'est que décor.


