Pendant que le siècle célébrait l'angle droit, un homme a passé sa vie à défendre la courbe, la couleur et la joie. Jean Royère n'a jamais été moderne au sens strict. C'est peut-être pour cela qu'il n'a jamais cessé de l'être.
Un autodidacte tardif.
Rien ne destinait Jean Royère à la décoration. Né en 1902 dans une famille bourgeoise, il travaille d'abord dans l'import de bois, puis rompt tout à vingt-neuf ans pour se consacrer à un métier qu'il n'a jamais appris. Ce retard est sa chance : il n'a pas de maître à imiter, pas d'école à respecter. Il dessine à l'instinct, comme on écrit une langue qu'on aurait inventée.
Dès la fin des années 1930, il ouvre son propre atelier faubourg Saint-Honoré. Le ton est donné : Royère ne sera pas un théoricien du fonctionnalisme, mais un enchanteur d'intérieurs.
La guerre à l'angle droit.
Là où ses contemporains rationalistes traquent la ligne pure et le tube d'acier, Royère fait exactement l'inverse. Ses meubles sont pleins, rebondis, généreux. Il aime les pieds en boule, les dossiers en vagues, les formes qui semblent avoir été modelées plutôt que construites. Le confort n'est pas pour lui une concession : c'est le sujet même.
Sa palette suit la même liberté. Quand le bon goût impose le beige et le noir, il ose le jaune vif, le vert d'eau, le bleu roi, le rose poudré. Chez Royère, une pièce n'a pas à être sérieuse pour être élégante.
« Une maison doit sourire à ceux qui l'habitent. »
L'Ours Polaire.
S'il ne devait rester qu'une pièce, ce serait elle. Créé à la fin des années 1940, le canapé Ours Polaire est une masse moelleuse, sans pied apparent, entièrement gainée de laine bouclée, aux accoudoirs ronds comme des pattes d'animal. Il ne ressemble à aucun canapé de son temps, et à tous les canapés désirés d'aujourd'hui.
Autour de lui gravite tout un bestiaire : les appliques et lampadaires Liane, tiges de laiton sinueuses ponctuées de sphères ; les guéridons Tour Eiffel en fer forgé à croisillons ; les fauteuils Œuf et Boule. Un vocabulaire entier, reconnaissable entre mille.
Un décorateur de cours.
Le paradoxe de Royère est qu'il fut boudé par la critique française et adoré par les puissants. Il ouvre des bureaux au Caire, à Beyrouth, à Lima, à São Paulo. Il meuble les palais du chah d'Iran, du roi Farouk d'Égypte, du roi Hussein de Jordanie. Son luxe joyeux, chaleureux, coloré, parle une langue universelle que les élites du monde entier comprennent mieux que les puristes parisiens.
En 1980, fatigué, il ferme boutique et se retire aux États-Unis, où il meurt l'année suivante, presque oublié dans son propre pays.
La revanche des enchères.
L'histoire lui a rendu justice avec éclat. À partir des années 1990, galeristes et collectionneurs redécouvrent Royère ; ses pièces authentiques, rares et jamais rééditées en série, atteignent aujourd'hui des sommets en vente publique. Un canapé Ours Polaire d'époque se négocie au prix d'un appartement. La courbe qu'on jugeait frivole est devenue l'un des placements les plus sûrs du design du XXe siècle.
Ce que Royère nous apprend.
On n'a pas besoin d'un Ours Polaire pour retenir sa leçon. Royère nous rappelle qu'un intérieur réussi n'est pas un intérieur correct : c'est un intérieur habité par une émotion. Qu'une seule pièce courbe, posée dans une pièce sage, suffit à en changer l'humeur. Que la couleur n'est pas un risque mais un outil. Et que le confort, ce mot que le design sérieux a longtemps méprisé, est peut-être le plus grand des raffinements. C'est cette chaleur assumée que nous cherchons à glisser dans chacun de nos projets.


