À Tacubaya, quartier populaire de Mexico, une façade aveugle et sans prétention dissimule l'une des maisons les plus silencieuses du XXᵉ siècle. Luis Barragán y a vécu quarante ans, et y a réglé, mur après mur, son rapport à la lumière.
Une porte qui ne promet rien.
Rien, depuis la rue, ne signale l'événement. Un mur enduit, une porte étroite, quelques fenêtres rares. Barragán, ingénieur de formation devenu architecte par fidélité à l'émotion plus qu'au diplôme, construit en 1947-1948 sa propre maison et son atelier sur un terrain modeste, au milieu d'un quartier ordinaire. Il ne cherche pas à se faire voir. Il cherche à se protéger, pour mieux regarder.
Cette discrétion est le premier geste du projet. La maison se referme sur elle-même pour offrir, à l'intérieur, ce que la ville ne donne plus : un jardin, un silence, un ciel cadré.
La couleur comme architecture.
On retient de Barragán le rose, ce rose mexicain profond, presque magenta, que les marchés et les murs de village portent depuis toujours et qu'il élève au rang de matière. Mais la couleur, chez lui, n'a rien d'un décor. Elle construit l'espace : elle avance un mur, en recule un autre, réchauffe un couloir, donne un poids à la lumière qui l'effleure.
Les pigments sont posés à même l'enduit, sans brillance, de sorte que la surface boit la lumière au lieu de la renvoyer. Le jaune d'un vestibule, le rose d'un mur de jardin, le blanc d'un plafond jouent ensemble comme les registres d'un même instrument. La pierre volcanique, le bois brut et les tissus simples font le contrepoint, et rien ne dépasse.
« Toute œuvre d'architecture qui n'exprime pas la sérénité est une erreur. »
Le salon, la bibliothèque, l'escalier.
Dans le grand séjour, une vaste baie ouvre sur le jardin et tient lieu de tableau. Aucun ornement ne rivalise avec elle. À l'étage, l'escalier de la bibliothèque s'élève sans rampe, simples planches de bois engagées dans le mur, comme suspendues. L'objet est d'une audace tranquille : il ne se contente pas de relier deux niveaux, il met le corps en état d'attention.
Chaque pièce est pensée comme un lieu de retraite. Les meubles sont peu nombreux, souvent massifs, posés avec la patience de quelqu'un qui sait qu'un objet de trop abîme l'ensemble.
Le jardin et le ciel.
Sur le toit-terrasse, Barragán relève de hauts murs d'enduit. On n'y voit plus la ville, seulement le ciel, ramené à une surface que l'on peut habiter. Le jardin du rez-de-chaussée, dense et un peu sauvage, joue la même partition en bas : un fragment de nature, clos, qui fait oublier la rue à quelques mètres.
Dans les deux cas, le principe est identique. Limiter la vue pour la rendre plus intense. C'est une leçon d'architecture, mais aussi de décoration : ce que l'on retire d'une pièce compte autant que ce que l'on y place.
Une reconnaissance tardive.
Barragán reçoit le prix Pritzker en 1980. À sa mort, en 1988, la maison est restée presque intacte. Elle est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2004, et se visite aujourd'hui sur réservation, en petits groupes, ce qui contribue à préserver l'atmosphère qui la distingue.
Ce que l'on retient en sortant tient en peu de choses : une couleur franche, une lumière maîtrisée, des murs qui protègent. Trois principes qui n'ont rien de mexicain en particulier, et qui se transposent dans n'importe quel appartement. Peindre un seul mur d'une couleur assumée, soigner l'endroit où la lumière tombe, accepter un vide. C'est déjà du Barragán.
Casa Luis Barragán, General Francisco Ramírez 12-14, Tacubaya, Mexico. Visites guidées sur réservation uniquement, en petits groupes. Mieux vaut s'y prendre plusieurs semaines à l'avance et vérifier les règles de photographie à l'intérieur.


